Il m'arrive parfois de regarder mes souvenirs d'élève et d'étudiante avec mon œil de prof quadragénaire. Parfois je suis plus tolérante avec mes enseignant(e)s de l'époque que je ne l'étais sur le coup, et parfois... moins.
J'ai mangé hier avec des copains de fac, pas vus pour deux d'entre elleux depuis une dizaine d'années. On s'est remémoré joyeusement des soirées épiques chez les uns et chez les autres au milieu des années 2000, et notamment, une fameuse fondue chinoise préparée par une amie commune, qui nous avait fait pleurer des larmes pimentées (mais heureuses!). Et pour amuser la galerie, je leur raconte que la nuit suivante, j'avais rêvé que je découvrais, super fière, le lien entre l'aperception transcendantale kantienne et la fondue chinoise. Eureka!
Cette anecdote fait toujours marrer les gens, et honnêtement, moi aussi, parce que je me souviens encore 20 ans plus tard à quel point le truc me paraissait fabuleux et convaincant dans ce rêve :)
Bref. Aujourd'hui, je repense à cette histoire d'aperception transcendantale, et au prof de khâgne qui nous avait fait lire la Critique de la Raison Pure quelques années auparavant. Et d'un coup, je suis heurtée par un truc un peu violent (peut-être parce que je suis moi même en train de lire des textes assez personnels produits par des étudiants de 18-19 ans, j'en reparlerai ptet ici...):
Quel putain de foutu connard oblige des gamins de 19 ans (18 en ce qui me concerne) à lire in extenso la Critique de la Raison Pure à la rentrée de leur deuxième année post-bac, sans aucune espèce de cours pour éclairer quoi que ce soit? Outre que c'est imbitable, à quel moment c'est un choix pédagogiquement pertinent? Dans la multitude de textes de philo existants, pourquoi choisir celui là? Qu'est-ce que ça permet de comprendre du monde, pour des gens de cet âge là? (et en réalité, même pour un vulgaire bachotage de concours: quelle est l'utilité réelle? Je suis pas bien sûre que c'était le truc le plus simple à recaser dans une dissert, surtout si c'était mal compris et digéré).
Bref. Le fait que ce prof ait été un mauvais prof n'est pas vraiment une révélation, je le savais déjà en suivant ces cours. Mais je ne suis pas certaine d'avoir mesuré à l'époque la dimension sadique que j'identifie aujourd'hui dans cet épisode, ni l'absence de questionnement pédagogique. C'est pas mal, quand même, quand on planifie de faire plancher des gens pendant deux mois sur un truc, de se demander *pourquoi* on le fait, et ce qu'iels vont en retirer.
Tout ça pour dire: ptet que le meilleur à tirer de la CriPure, au fond, c'était quand même la fondue chinoise.
